La réconciliation (P. Lens - 14 mars 2012)

La réconcilliation : aspects psychologiques, affectifs et spirituels

Je vais essayer de vous expliquer que dans la démarche de la réconciliation, il y a des étapes et qu'il y a un lien avec la guérison. Et la vraie réconciliation doit parfois être le fruit d'une guérison intérieure. La réconciliation est un processus qui n'est pas si facile parce qu'il y a des blessures en-dessous. La réconciliation dans la vie quotidienne, cela va de soi. Parfois, on a une dispute, mais le soir c'est fini. Mais quand il y a des choses qui sont graves, plus difficiles, qui nous ont blessées, il y a des blessures. Et nous savons tous comme c'est difficile de se dire ces blessures. Nous en avons tous, mais on a plutôt tendance à les garder pour soi. Parler de ses blessures, c'est difficile; on le fait dans l'intimité, avec la famille ou des amis, mais dire ses blessures, c'est quelque chose de très difficile. Pourquoi ? Parce que parler de ses blessures, c'est se rendre vulnérable face aux autres. Ce n'est pas évident d'admettre pour soi-même que je porte une blessure. On a plutôt tendance à s'éloigner de cette blessure, pour ne pas trop y penser et surtout ne pas trop parler avec quelqu'un d'autre parce que cela la rouvre. Et donc, on a plutôt tendance à s'isoler. Mais le problème, c'est qu'une blessure ne peut guérir que lorsqu'on la partage. Quand on parle de sa blessure avec quelqu'un d'autre (bien sûr, on peut en parler à Dieu; c'est très important), mais en parler avec quelqu'un d'autre en relation avec nous, un partenaire objectif de notre partage, aussi vulnérable que nous peut être un peu menaçant - parce que si je me rends vulnérable, je ne suis pas sûr que l'autre va m'accueillir -, il y a une certaine objectivité qui est encore plus vulnérable, mais c'est justement dans cet espace qu'une guérison peut se produire.

Donc, c'est un processus. Un processus qui nous amène à ne plus nous identifier à nos blessures. Ce qui n'est pas évident. Nous avons tous des blessures dans notre histoire, mais à un certain moment, il faut mettre une certaine distance, ne pas absolutiser ces blessures. On a cette tendance lorsqu'on est dans sa blessure, on commence à se considérer comme une victime de tout ce qu'il se passe et il est impossible de prendre une certaine distance. Il faut aussi faire cette démarche. C'est double : d'une part, il faut en parler, partager et d'autre part, il faut prendre une certaine distance de sorte que je ne m'identifie plus à mes blessures. Cela ne veut pas dire que je dois refouler mes blessures, faire semblant qu'elles n'existent pas ou que ce n'est pas si grave et on passe à autre chose. Si on refoule, à une certain moment, ces choses reviennent à la surface, continuent de se présenter. Il faut admettre la vérité de ses blessures. Cela ne veut pas dire qu'il faut bagatelliser ses blessures. C'est la vérité. Entre négation et bagatellisation. Elles ont un impact réel. Il faut le reconnaître, reconnaître l'influence. Mais si on continue à faire de nos blessures quelque chose d'absolu, les blessures ne peuvent pas devenir fécondes.

Cela veut dire qu'à un certain moment, après coup, on peut se rendre compte qu'on a appris quelque chose dans la souffrance et avec ses blessures. Je ne dis pas qu'il faut chercher la souffrance et en faire un culte. Parce que c'est une sorte de dolorisme. Mais l'inverse est vrai aussi, parce que si l'on continue d'absolutiser la souffrance, à se victimiser, on ne peut rien apprendre. Peut-être les circonstances de ta vie ont été douloureuses, difficiles, mais si on continue à buter contre tout ce que l'on a vécu, le processus va se bloquer, je vais me bloquer et je ne pourrai plus rien apprendre de ma blessure. Peut-être la vie a un message pour moi. On peut dire : je suis blessé, je dois accepter la colère et toutes les réactions émotionnelles de notre vie. C'est très normal. Il faut faire un chemin avec, mais à un certain moment, il faut s'ouvrir et se dire : qu'est-ce que cela peut m'apprendre ? Comment la vie m'aide-t-elle à me reconstruire.

Je pense que dans notre foi chrétienne, cette démarche est très présente. Nous croyons que Dieu lui-même s'est mêlé à notre histoire et a partagé notre souffrance. On peut dire que Jésus étant le fils de Dieu, c'était facile pour lui de souffrir. Ce n'est pas vrai. Je crois que Jésus était bien le fils de Dieu, mais il a vécu tout cela dans un coeur humain, dans sa nature humaine, dans cette aventure humaine, dans la même vie que nous. Pour lui, la souffrance n'était pas plus facile que pour nous. Il était parfait en humanité, mais pour cette raison, sa conscience vis-à-vis de la souffrance était je pense encore plus fine et plus profonde. Donc, Jésus a partagé notre souffrance. Je pense qu'il s'est abaissé, a partagé cette souffrance d'une manière qui va très loin. Jésus est descendu vers le point le plus bas de l'histoire. Cela veut dire en quelque sorte aussi qu'il porte notre souffrance. Mais bien sûr Jésus nous invite à faire une démarche comme adultes conscients et croyants. Il nous invite à faire une démarche de croire qu'avec l'aide de son Esprit, qui vient du coeur blessé de Jésus, cet Esprit sait très bien ce qu'est la souffrance. Jésus sait ce qu'est l'injustice. Il a souffert de l'injustice. Donc, c'est un conseiller merveilleux lorsqu'il s'agit de trouver un sens à la souffrance. Peut-être la souffrance n'a-t-elle pas de sens, mais nous sommes invités à donner un sens à la souffrance. Sinon, on reste bloqué dans le processus.

Je vais vous lire un texte de la Bible, que vous connaissez très bien : celui de Joseph, le fils de Jacob, vendu par ses frères, presque devenu pharaon en Egypte. Par toutes ses misères, il a pu sauver ses frères. A un certain moment, quand il est jeune, il est le chéri de son père, il a une robe de couleurs. Il est l'innocence en personne. A un certain moment, il va chez ses frères leur apporter la nourriture. "Ils l'aperçurent de loin et avant qu'il n'arrive près d'eux, ils complotèrent de le faire mourir. Ils se dirent entre eux : voilà l'homme aux songes qui arrive. Maintenant, venez tuons-le et jetons-le dans n'importe quelle citerne. Nous dirons qu'une bête féroce l'a dévoré. Nous allons voir ce qu'il adviendra de ses songes. Ils prirent la tunique de Joseph et ayant égorgé un bouc, y trempèrent la tunique dans le sang." Voilà, c'est un des traumatismes les plus durs de toute la Bible. Vous connaissez tous l'histoire, je ne vais pas la raconter. Vous pouvez la lire dans les chapitres de la genèse. Mais à un certain moment, après beaucoup de péripéties et d'étapes, Joseph est devenu l'assistant du pharaon et il voit venir ses onze frères chez lui pour lui demander du blé. Alors, Joseph ne put se contenir devant tous les gens de sa suite et il s'écria : "Faites sortir tout le monde d'auprès de moi." Il a donc accueilli ses frères plusieurs fois; il a joué un jeu avec eux, a pris en otage Benjamin, avait caché une coupe qui lui appartenait dans un bagage de ses frères. Ils ont vécu pas mal de choses avec cet étrange monsieur, mais à un certain moment, Joseph ne put se contenir devant les gens de sa suite et il s'écria : "Faites sortir tout le monde d'auprès de moi" et personne ne resta près de lui pendant que Joseph se faisait connaître de ses frères. Il pleura et tous les Egyptiens entendirent la nouvelle, qui parvint auprès de pharaon. Joseph dit à ses frères : "Je suis Joseph. Mon père vit-il encore ?" Et ses frères ne purent lui répondre car ils étaient bouleversés de le voir.

Etudions un peu ce qui se produit dans cette histoire. Joseph était le fils bien-aimé de son père. Cela nous dit quelque chose. Pour nous, chrétiens, c'est déjà très symbolique. On voit dans l'histoire de Joseph beaucoup de ressemblance avec l'histoire de Jésus. Joseph avait des frères. Cela veut dire qu'il avait le don de la sagesse de Dieu, qui l'accompagnait pendant toute sa vie. Curieusement, cette préférence de Dieu, cette élection par Dieu, cette bénédiction par Dieu suscite déjà des jalousies et même l'agression. Joseph lui-même était pourtant l'innocence en personne. Ici, on voit déjà les contours du Christ. Il est vendu aux marchands et il arrivera comme esclave en Egypte. Ce qui se passe ici est très profond et très grave : l'attentat contre le fils aimé du père. C'est la même chose que faire un attentat contre le père lui-même, mais aussi à la fraternité. Le drame de l'humanité se trouve là. L'attentat contre le fils bien-aimé, contre le père et même contre la fraternité. Et le crime que les frères lui font est très planifié et clairement prémédité. C'est comme si cette innocence de Joseph les irritait très profondément et suscitait même l'agression. C'est très curieux comme la justice et l'innocence peuvent susciter l'agression. C'est le grand drame de notre histoire humaine, dans beaucoup de situations humaines. Curieusement, une élection par Dieu peut conduire à beaucoup de misères et de souffrances. Et nous savons tous le chemin que Joseph a parcouru (en prison, etc.). Il est élevé comme assistant du pharaon, après de longues années d'attente et de souffrance, et aussi de sagesse, parce que la sagesse de Dieu reste auprès de lui pendant toute sa vie, même en prison.

Parfois, ce n'est pas si évident à accepter, mais la souffrance peut devenir un chemin de croissance. Je dis bien 'peut devenir'. Je peux très bien comprendre que la souffrance n'est pas évidente et qu'il y a des gens qui n'arrivent pas à faire ce processus de croissance. Je n'ai aucun jugement. Ce n'est pas d'ordre moral : il faut faire de ta souffrance quelque chose de positif. Ce n'est pas toujours possible, mais c'est un chemin que certaines personnes ont trouvé dans leur vie, entre autres notre ami Joseph. Et puis, Joseph acquière une nouvelle position dans la vie et dans tous les traumatismes et blessures qu'il a vécus, il est face à un nouveau choix : que vais-je faire ? Vais-je utiliser cette position pour me venger ou faire du bien ? Pour moi, c'est déjà un signe du travail que Joseph avait déjà fait et la sagesse en lui. Parfois la vie peut servir à se venger. On peut être si traumatisé par la vie, on peut avoir souffert de l'injustice des gens et on aurait parfois le droit de se venger, le droit d'être en colère. Il ne faut pas renoncer au droit d'être en colère parce qu'à cet instant, il faut travailler cette colère. La vraie douceur n'existe pas sans être passé par la colère. La douceur n'est pas une colère refoulée, mais une colère travaillée. Mais Joseph ne fait pas le choix de la vengeance ni de la corruption, mais il choisit la sagesse et le bien. Pourquoi ? Ses songes l'ont aidé à avoir un certain regard sur sa vie, sur Dieu et sur l'histoire. Donc, il a en fait reçu une sorte de regard spirituel sur la vie. La spiritualité, ce n'est pas quelque chose qui plane dans les airs. Mais à certains moments, par ses songes, grâce à cette vue de Dieu qui commence à vivre dans son coeur, il a appris à relativiser certaines choses.

Parfois, je dis que certaines souffrances, certaines peines qui durent, c'est très difficile. Et pourquoi Dieu permet tout ça ? Je ne sais pas. Je ne veux pas entrer dans des débats philologiques là-dessus, mais je dis une seule chose : certaines choses dans notre vie doivent être lourdes pour que nous puissions nous en débarrasser. Parce que même avec des problèmes et des émotions très profondes, très désagréables, on parvient parfois difficilement à s'en débarrasser. Jésus parle beaucoup du détachement. On le voit toujours de façon négative : les bonbons pendant le carême, il faut s'en détacher. Ce n'est pas très gai, mais on le fait quand même; cela ne réussit pas toujours. Mais on oublie que le vrai détachement est au service du détachement de tout ce qui est mal, de tout ce qui est douloureux dans notre vie. Quand on est dans la douleur, on a facilement la tendance à oublier le bonheur. Vice versa, cela existe aussi, mais le souvenir du bonheur est oublié plus vite que le souvenir de la douleur. C'est très curieux parce que la douleur est justement ce que l'on n'aime pas trop. On voudrait s'en débarrasser, mais on ne le fait pas. Il y a un certain attachement à la douleur en nous. Joseph a sûrement connu cela, il a connu des années d'amertume et de colère refoulée ou avalée, mais une colère avalée nous rend malade à un certain moment. Il faut que cela sorte. Il faut qu'on accepte qu'on a un problème, qu'on se bloque dans l'amertume et le cynisme. Le cynisme est en fait une colère qui n'a pas su s'exprimer ou une tristesse qu'on n'a pas acceptée. On a eu honte devant sa tristesse et on n'a pas voulu s'approprier cette tristesse et elle devient pétrifiée. C'est ça le cynisme : une émotion bloquée. On dit : "C'est mon caractère. Je suis un peu cynique". Ce n'est pas vrai. C'est une émotion bloquée, qu'il faut débloquer.

Pourquoi Dieu permet-il que je vive certaines choses dans ma vie ? Peut-être que ces choses-là me livrent un message, le message du lâcher-prise, de la décentralisation. Il faut se décentrer, perdre son moi. C'est un point qui revient dans beaucoup de textes aujourd'hui, dans le christianisme, mais aussi dans le bouddhisme. Par exemple, si vous allez dans une librairie à Bruxelles et regardez les livres de spiritualité, on parle de détachement de soi, perdre le moi, etc. C'est à la mode, ce qui est parfois un peu suspect aussi. Mais la vraie guérison spirituelle ou psychologique, ce n'est pas une thérapie de relaxation, pour oublier la douleur ou la lourdeur de la vie. Pourquoi certaines méthodes sont-elles si populaires ? Peut-être parce que les gens, la vie des gens est devenue trop lourde. Il ne faut pas trop juger. C'est un signe de notre temps. Mais je crois que dans le processus de réconciliation, de guérison intérieure, la décentralisation n'est qu'une étape. Ce n'est pas juste une thérapie de relaxation, mais il faut passer par là. Certaines choses dans notre vie doivent devenir trop lourdes pour la seule et unique raison que nous puissions les laisser tomber.

Cet attachement aux douleurs de notre vie est un lien qui est très fort, entre autres parce qu'on se sent victimes de l'injustice. L'injustice appelle à notre fierté, à notre intégrité personnelle. Celui ou celle qui dommage notre intériorité personnelle, qui vient sur notre terrain nous touche dans quelque chose qui est profond. Et c'est justement très difficile de lâcher prise sur ce terrain-là, parce que l'autre est venu sur mon domaine. Ce qui est le cas chez Joseph : il a été touché dans l'intégrité de sa personne. Il a subi la violence, l'humiliation, mais aussi la perte de liberté et toutes sortes de péripéties. Joseph a sûrement vécu une agression, mais il a aussi appris à renoncer à l'agressivité. Cela ne veut pas dire refouler ou oublier qu'on a une colère. On a besoin d'une saine colère, parce que si on ne sait pas gérer l'énergie de sa colère, cette énergie va se bloquer et on tombe dans la déprime. Mais renoncer à l'agression, c'est autre chose pour moi. C'est une démarche spirituelle : il faut passer par sa colère pour pouvoir y renoncer, parce qu'à un certain moment, la colère commence à avoir une vie propre. Elle commence à vivre en nous et à prendre notre vie en main. Et cela crée toute une série de pensées qui même un jour ensoleillé peuvent nous prendre en otage. On est en vacances, on pense au directeur du bureau qui dans le temps nous a fait ci et ça et toute la journée est foutue. On est dans l'incapacité absolue de couper le train de toutes ces pensées. A un certain moment, cela devient si fort et si pesant qu'on doit faire le choix de couper le train de toutes ces pensées.

Donc, il y a aussi un choix humain et spirituel à faire lorsqu'on est dans des émotions difficiles, même dans une colère justifiée. Si cette colère, bien qu'elle est justifiée, commence à prendre notre vie en main, cette colère va encore nous peser plus qu'une colère normale. Il est encore plus difficile de se détacher d'une colère justifiée. Avec une colère normale, on peut demander pardon et laisser tomber. Je me calme; cela peut arriver. Mais pour une colère justifiée - que je pense qu'elle est justifiée ou qu'elle le soit vraiment - le problème est là : comment la laisser tomber ? Bien sûr pas en renonçant à la vérité, parce que je pense qu'une réconciliation demande la vérité, des deux partenaires du conflit. Mais dans certains cas insolubles, il faut faire le choix spirituel de se détacher de la colère, bien qu'elle soit fondée, ne fut-ce que pour survivre, pour vivre dans la paix. Il ne faut pas oublier le conflit ou oublier la justification de mon conflit parce qu'à un certain moment, il faut entrer dans la vérité. Joseph a fait ce choix du renoncement à la colère, après peut-être des années d'amertume. Il ne faut pas idéaliser l'histoire. Moi, à sa place, j'aurais vécu dans l'amertume pendant des années et nous avons tous cette sorte d'expérience, plus ou moins, mais c'est justement parce que nous avons cette expérience que nous pouvons comprendre qu'il faut renoncer.

Cela veut dire que la douceur qui est le fruit du renoncement à la colère n'est pas une douceur faible, mais plutôt une attitude forte, profonde de vie. A ce moment-là, ce sont les frères de Joseph qui se présentent. Joseph leur fait subir certains problèmes : ils sont accusés d'espionnage, du vol d'une coupe qu'il a cachée dans leurs bagages; leur jeune frère Benjamin a été pris en otage. Et donc, ils vivent eux-mêmes ce qu'ils ont fait à Joseph. Est-ce de la vengeance ? Peut-être une tentative. Pourquoi pas ? Pourquoi Joseph devrait-il être parfait dès le début de son histoire ? C'est un aspect. L'autre aspect, c'est que l'expérience de la souffrance pour ces frères va leur ouvrir l'esprit à ce qu'ils ont fait dans le passé. Il y a un chemin de sagesse. Une discussion entre les frères est entreprise : nous avons fait du tort à notre frère. Joseph se fait alors connaître, révèle son identité, en pleurant. Les Egyptiens l'entendent pleurer dans son palais. En dessous de la colère se cache la tristesse. Et dans notre culture, il n'est pas si évident de montrer sa tristesse. C'est parfois plus facile de montrer sa colère, mais la colère est parfois accompagnée de la tristesse. Il faut que les deux émotions sortent. Pour accepter la tristesse, peut-être surtout pour un homme, c'est quelque part honteux. C'est très difficile, c'est parfois une honte pour soi d'accepter sa tristesse. Si on pique une colère, les gens se mettent à distance, mais si on commence à pleurer, on sera encore plus vulnérable et les gens ne savent pas comment faire. Et pour la personne qui pleure, elle se rend très vulnérable. Et dans une certaine culture, pleurer n'est pas respecté. Notre culture ne vit pas la tristesse facilement. Je pense que la tristesse de Joseph a quelque chose de fort : si un homme de sa carrure ose montrer sa tristesse, ses émotions, c'est qu'il a acquis une certaine liberté, qu'il n'est pas dépendant des autres et qu'il est réconcilié avec ses émotions. Je trouve cela très important. Il faut se réconcilier avec ses émotions. Ce n'est pas évident. Parfois des émotions peuvent être cachées au plus profond de notre être. Cela demande des années pour les retrouver. Quand j'ai fait la formation en psychothérapie, cela m'a coûté quelques années pour rentrer en contact avec mes émotions, pour apprendre à les détecter. La différence entre la colère, la tristesse, etc., parce que ce mélange des deux, ce blocage des deux entraîne la déprime. Joseph est ici dans la libération de ses émotions et il les a acceptées.

Accepter ses émotions, c'est aussi un moyen de communiquer avec l'autre. On a du mal à communiquer avec l'autre parce qu'on a peur des émotions des autres ou parce qu'on a peur de ses propres émotions. C'est donc très difficile de demander pardon à une autre personne entre autres à cause de ce travail émotionnel qui n'est pas encore fait. Donc, les frères restent d'abord dans l'autodéfense. Ils ont vu la vulnérabilité de Joseph, mais aussi son renoncement à tout pouvoir et toute colère. Il est rentré dans le naturel de ses émotions, ce qui ouvre la communication, mais qui demande plus d'engagement de l'autre. Et là parfois, il y a des résistances. Quand quelqu'un s'ouvre dans l'émotionnel, je rentre dans mes résistances, parce que c'est pour moi très difficile de me rendre vulnérable dans la communication. Mais ils sont stupéfaits par la magnanimité du pardon de Joseph. Et dans cette magnanimité, il y a un signe de Dieu et sa présence et c'est aussi le symbole du Christ : comment Jésus est parvenu à nous pardonner sur la croix ? par sa magnanimité. C'est un processus qui a exigé beaucoup de peine et beaucoup d'années et où on a appris à renoncer à son moi, non pas sans travail émotionnel. Ce sont des chemins sinueux de la sagesse divine qui ont conduit Joseph sur ce chemin et qui ont permis de rétablir la vérité entre ses frères. Je pense à la dernière étape de la guérison : c'est la vérité qui rend libre, qui ouvre la communication et qui fait que le lien peut être rétabli. Pour moi, c'est un peu une sorte d'étape de la réconciliation spirituelle et psychologique à la fois qui se présente dans le récit de Joseph.

(Patrick Lens - 14-3-2012)