Accueillir les divorcés remariés (E. Mattheeuws)

Il est difficile aujourd’hui de parler du mariage sans avoir à l’esprit qu’un grand nombre de couples connaissent un jour l’expérience de la séparation et du divorce. Nous vivons en effet dans un monde où le mariage est fragilisé. D’abord parce que l’expérience de la durée est un chemin semé d’obstacles et qu’une série de causes peuvent faire percevoir ces derniers comme insurmontables. Ensuite parce la fidélité « envers et contre tout » n’est pas toujours perçue comme une valeur absolue. Sans juger les personnes qui décident de se séparer, il faut reconnaître que bien des couples traversent de réelles souffrances, parfois révélées au grand jour, parfois secrètes.

Face à cette réalité, que doit nous inspirer l’Évangile ? Dans la mesure où les personnes en situation de séparation sont des êtres éprouvés et en grande difficulté, elles font partie de ceux que le Christ nous recommande d’accueillir avec le plus de sollicitude. Nous savons bien que des couples peuvent en arriver à se faire la guerre et il faut nous désolidariser de cette violence. Mais nous avons le devoir d’accueillir la misère de celui qui souffre : il y a dans l’Évangile suffisamment d’exemples qui nous y incitent. La question doit être posée : la communauté chrétienne est-elle assez attentive à ce devoir ?

À cela il faut ajouter que dans l’Église les questions liées au mariage font l’objet d’une grande attention et s’avèrent délicates, et ce principalement pour deux raisons. Première raison : la Tradition de l’Église estime que le mariage et la famille sont un pilier sur lequel repose véritablement l’édifice de la société. Deuxième raison : elle voit dans le mariage une manifestation à nulle autre pareille de ce qui fait le cœur de notre foi, tel qu’il est révélé dans la Bible : Dieu est alliance. Du coup tout se complique, avec entre autres ce point qui suscite de grands débats : les personnes divorcées ayant contracté un second mariage sont invitées à s’abstenir de recevoir la communion à l’Eucharistie. Cela s’explique par le fait que ce remariage est perçu comme étant en contradiction avec le mystère d’alliance irrévocable qui a été célébré lors du premier mariage et qui se trouve au cœur de l’Eucharistie. Oui mais que devient alors l’attitude d’accueil et de sollicitude dont nous venons de parler ? Quelques réflexions non exhaustives :

1. L’accueil qu’offre l’Église ne peut pas se résumer au fait de communier. Il est nécessaire de le  rappeler. Mais ce n’est pas suffisant car l’accès à la communion a une grande portée symbolique.

2. L’Église n’est ni une dictature, ni une secte. Il y est établi que toute personne qui a pris la peine de s’informer, de réfléchir et de tenter de comprendre, doit considérer qu’en dernier recours elle doit obéir à sa conscience. Une personne remariée peut avoir approfondi les motifs pour lesquels il lui est recommandé de ne pas communier ; si en fin de compte elle se présente pour recevoir le Corps du Christ, je n’ai pas, comme prêtre, le droit de le lui refuser.

3. Le monde évolue ; l’Église aussi, mais moins vite. Il est certain que la place des divorcés-remariés dans la vie ecclésiale nécessite un travail approfondi (ce travail est d’ailleurs commencé). Il y a lieu entre autres de s’enrichir de la façon dont les autres Églises chrétiennes – spécialement l’Église orthodoxe – traitent cette question. Il s’agira de trouver comment mieux tenir ensemble le caractère proprement divin du mariage et la nécessité d’une attitude d’accueil conforme à l’Évangile.

4. « Monsieur le Curé, vous m’embaumez ! » C’est par ces mots que m’exprima sa gratitude un homme qui se trouvait dans mon bureau il y quelques temps. Il était venu avec sa future épouse, divorcée comme lui, en vue de préparer un passage à l’Église à l’occasion de leur prochain remariage. Au cours de cette rencontre, j’ai vécu une expérience devenue familière dans ma vie de prêtre en paroisse : la plupart des gens ont de la jugeote, sont capables de comprendre beaucoup de choses, et ont des demandes raisonnables ! En l’occurrence, nous avons cherché ensemble comment tenir compte au mieux, pour cette célébration, du cadre défini par les responsables de l’Église et aussi de leurs attentes à tous les deux : se sentir respectés, s’entendre dire et se voir signifier que Dieu les aime encore, qu’Il leur veut du bien, et qu’Il les encourage à s’aimer beaucoup. Nous nous sommes écoutés et accueillis mutuellement. Nous fûmes émus tous les trois. Et il me semble que de ce partage tout le monde est sorti grandi : ce couple, Dieu et le mariage. (Eric Mattheeuws - 14 mai 2012)