Conférence sur Evangelii Gaudium (Eric Mattheeuws)

La joie de l’Évangile :

Quelques intuitions du Pape François pour un renouveau ecclésial

 

D’abord un mot pour préciser ce que c’est qu’une exhortation apostolique puisque le titre du document, c’est « Evangelii gaudium – la joie de l’Évangile », mais le genre littéraire, c’est une exhortation apostolique. Et il y a encore un qualificatif qui doit lui être ajouté : « post-synodale ». C’est-à-dire qu’il y a eu un synode. Un synode, c’est une réunion d’évêques du monde entier, chaque fois sur un thème précis. Je vous passe les aspects techniques et préparatoires du synode, à différentes étapes. Toujours est-il qu’un synode est toujours suivi d’un document, un texte officiel qui est en quelque sorte la présentation au grand public des fruits, du travail de ce synode et de ses conclusions. Souvent, le document qui fait suite à un synode est une encyclique. Une « encyclique », étymologiquement, c’est un document qui va circuler un peu partout. C’est un texte officiel qui est vraiment l’expression de toute une série d’orientations, de décisions, de synthèses sur la manière dont l’Église a décidé de traiter tel thème, tel aspect de la vie de l’Église ou des chrétiens. Ici, nous n’avons donc pas affaire à une encyclique. Il y a bien eu un synode sur la nouvelle évangélisation en octobre 2012. François n’était pas encore François ; c’était le Cardinal Bergoglio. Mais donc, il a travaillé lui aussi dans ce synode et bien sûr qu’après ce synode, il fallait qu’un document soit publié et donc, ce ne fut pas une encyclique. Ce fut une exhortation apostolique, l’exhortation apostolique étant un texte plus personnel. L’encyclique est un document plus officiel qui est censé faire référence. L’ « exhortation », le mot dit un peu ce qu’il veut dire : « je vous exhorte ». Et donc, le Pape bien sûr écrit ce document à partir de tout ce qu’il a entendu au synode et nourrit son travail de tous les fruits de ce synode, mais son but est de dire ce que lui, nourri de tout cela, pense et veut dire. Et donc, le ton du texte est très personnel : il parle très souvent en « je ». Donc, ce n’est pas « nous » : le Pape, la papauté, le Vatican et les évêques ou les experts, c’est « moi, François ». Et on sentira une série de fois dans le texte – d’ailleurs, je me permettrai de temps en temps de faire une citation d’un passage pour vous faire entendre son langage à lui, parce qu’il y a aussi quelque chose qui passe dans sa manière à lui de formuler les choses ; vous sentirez bien que c’est l’homme qui est derrière ce texte, avec sa vision de l’Église, avec sa foi aussi et certainement avec ses tripes ! Et c’est ça qui le rend attachant.

***

Pour entrer dans le texte, je vais vous lire le tout premier numéro, qui est un peu la brève introduction qu’il donne. Et après ça, on partira dans une série de chapitres - en fait, assez peu de chapitres ; il n’y en a que cinq, mais certains sont très vastes, très amples. Le texte est long, consistant, mais agréable à lire. Et puis, ça colle à la vie et ça vient aussi donner à penser sur le terrain d’une série de questions qui sont des vraies questions de l’Église. Pour vous citer une phrase qui est de lui (dans le chapitre consacré à l’homélie), « ça ne sert à rien de répondre à des questions que personne ne se pose ». Et en effet, il ne perd pas son temps dans des considérations d’ordre secondaire. Il va droit au but sur des sujets graves. Le texte respire l’enthousiasme. Mais à une série de moments, on se trouve, je pense de la base au sommet de l’Église, remis devant des matières à réflexion qui nous poussent dans nos retranchements. En tous cas, moi, c’est ce qui m’est arrivé.

Alors, voici le texte du n°1. « La joie de l’Évangile remplit le cœur et toute la vie de ceux qui rencontrent Jésus. » Avec ça, le ton est donné. Le ton du texte, c’est la joie. « Ceux qui se laissent sauver par lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement. Avec Jésus-Christ, la joie naît et renaît toujours. Dans cette exhortation, je désire m’adresser aux fidèles chrétiens… » (Donc vous et moi.) «… pour les inviter à une nouvelle étape évangélisatrice marquée par cette joie et indiquer des voies pour la marche de l’Église dans les prochaines années. » Donc, il affiche son intention : ce n’est pas seulement une méditation spirituelle, c’est une orientation qu’il veut donner. Alors, il y a un qualificatif qui est dans ce texte et c’est un mot qui reviendra souvent et qu’il faut préciser pour la clarté du propos. Il dit « une nouvelle étape évangélisatrice ». Le synode qui a précédé ce texte était un synode sur la « nouvelle évangélisation ». Ce mot « évangélisation » peut être compris de différentes manières. Ici, il est utilisé dans un sens très large. « Evangélisation », ça veut dire de quantité de manières différentes, par des voies extrêmement multiples et variées, rayonner l’Évangile et proposer de le vivre et chercher à le vivre soi-même. Donc, c’est vraiment incarner l’Évangile, le vivre, le proposer, le transmettre. Tout ça à la fois. Et donc, ce n’est pas au sens étroit de convaincre une personne pour qu’elle devienne chrétienne. Là, on serait dans une perspective beaucoup trop étroite par rapport à l’ampleur du texte.

Là-dessus, on entre dans le vif du sujet. Il y a quelques paragraphes introductifs : les numéros 1 à 18 où tout se centre autour de trois mots. Le premier, c’est la joie. Il était déjà dans la phrase initiale. François nous montre qu’il nous invite à tout centrer sur une joie. Et le deuxième point, c’est quelle joie ? Celle qui vient d’une rencontre avec la personne du Christ. Troisième point : dans la rencontre avec l’amour de Dieu se trouve la source d’une action évangélisatrice, une action missionnaire, c’est-à-dire une action de rayonnement, de témoignage de la Bonne nouvelle de l’Évangile. François ajoute donc dans l’introduction cette action missionnaire qui découle intrinsèquement de la joie d’une rencontre avec Jésus-Christ. Cette action missionnaire est, dit-il, « le paradigme de toute tâche de l’Église ». Cela signifie que quoi qu’on fasse dans l’Église, quel que soit le secteur d’activités où l’on se trouve, le lieu où l’on est planté, notre action doit être pensée en fonction de cette dimension missionnaire. Alors, on pourrait déjà s’arrêter ici pour se demander : dans notre paroisse, est-ce que tout ce que nous entreprenons est orienté en fonction d’un élan missionnaire qui vient de la joie de la rencontre du Seigneur ?

 

  1. I. La transformation missionnaire de l’Église

Viennent ensuite les cinq chapitres où le Pape va entrecroiser d’un chapitre à l’autre le souci de la vie interne de l’Église et le souci du monde, qui le hante véritablement. Dans le premier chapitre, c’est l’Église, avec un titre qui emboîte le pas à l’introduction : la transformation missionnaire de l’Église. Comme je l’ai fait pour l’introduction, je pointe quelques mots qui émergent pour planter un décor : sortie, proximité, transformation, simplification, réalisme et tendresse.

Tout d’abord, une Église en sortie. C’est un terme qui revient très souvent. Si vous écoutez de temps en temps ses interventions, vous entendrez régulièrement ce thème. Qu’est-ce pour lui qu’une Église en sortie ? Il appelle l’Église et tout chrétien à sortir de ce qui pourrait être une forme de confort et à aller vers ceux qui sont plus à l’extérieur que soi. Ce qu’il appelle – autre mot qui revient souvent dans son vocabulaire – les « périphéries » : ceux qui ont besoin de la lumière de l’Évangile. Et il précise : il faut que nous sachions faire le premier pas. Il ne s’agit pas d’attendre que les gens qui sont au loin viennent vers nous. Non. Nous mettre nous-mêmes dans la vie quotidienne des autres et faire ce que nous pouvons pour raccourcir ces distances qu’il y a entre ceux qui sont au cœur de la vie ecclésiale et ceux qui se trouvent dans les périphéries, ce qui implique donc de quitter le confort. Et donc, c’est véritablement à une conversion de l’action de l’Église que François invite. « J’imagine, dit-il, un choix missionnaire de l’Église capable de transformer toute chose afin que les habitudes, les styles, les horaires, le langage et toute structure ecclésiale deviennent un canal adéquat pour l’évangélisation du monde actuel. » (27) On n’est qu’au tout début du texte et on se dit déjà « Jusqu’où va-t-il aller s’il commence comme ça ? ». Il veut qu’on repense tout de a à z !

Un petit mot sur la paroisse de façon plus spécifique. Elle est une présence quelque part, oui mais au milieu de tout un territoire et donc, elle a à se soucier de la proximité de tous ces gens sur ce territoire. Une pastorale plus ouverte, donc, une Église en sortie. Quant à l’évêque, il doit parfois être à l’avant de son troupeau comme le berger qui marche devant, mais il faut absolument que quand il le faut il soit à l’arrière parce qu’il y a des moments où c’est le troupeau qui sait par où il faut aller. Le troupeau a un flair. Et puis il doit se mettre au milieu du troupeau parce qu’un vrai berger, il doit avoir l’odeur de son troupeau. Message pour les évêques, pour être eux aussi une Église en sortie. Et puis, il ne faut pas oublier le Pape lui-même. Et donc, il parle d’une véritable conversion de la papauté. Qu’est-ce que c’est une papauté en sortie ? Il donne principalement un point : il faut nécessairement accroitre le rôle des différentes conférences épiscopales pour que la papauté ne reste pas dans ses deux kilomètres carrés quelque part dans ce beau pays qu’est l’Italie et que ce ministère-là soit davantage tourné vers les réalités locales.

Pour tous, donc, être capables ou devenir capables de sortir du « on a toujours fait ainsi ». Il ne s’agit pas de changer les structures pour changer les structures. Le point de départ doit être le cœur de l’Évangile. C’est à partir d’un retour au cœur de l’Évangile, dans tout ce que l’Évangile a de pur et aussi d’incisif qu’il faut trouver de quoi deviner comment vivre cette conversion missionnaire de l’Église. Et s’agissant de l’Évangile lui-même, ce travail de sortie de soi va devoir passer par le fait d’accepter de faire dans l’Église un travail de simplification du message. Pas pour aller dans les simplismes, mais pour arriver à faire passer l’essentiel avant ce qui est non pas secondaire mais quand même second. Il invite à redéfinir une certaine « hiérarchisation des contenus », pour reprendre son expression. Tout n’est pas sur le même plan. Si on veut pouvoir sortir et aller vers les gens de la périphérie, on ne peut pas leur asséner tout à la fois. Tout doit être au service finalement d’une parole : Dieu nous aime et nous sauve. Le reste, on verra plus tard. Il ne relativise pas, mais il ordonne la manière de transmettre le message à la dimension missionnaire de la tâche de l’Église.

Un autre point qui est un grand souci de François,  c’est le réalisme. La mission évangélisatrice de l’Église s’incarne dans des limites humaines. Dans l’Église, il y a des toutes sortes de lignes de pensée. Il ne faut surtout pas vouloir aller à l’encontre de cela, parce que l’humain est ainsi fait : multiple. Et chaque compréhension est partielle. Il y a donc besoin de toutes les approches. Il faut pouvoir utiliser un langage adapté pour que le message soit si possible bien compris. Pouvoir se détacher d’usages ou de normes qui ne sont peut-être pas si essentiels ou bien qui sont même dépassés. Et puis accepter la patience dans l’accompagnement  des personnes.

Il conclut ce premier chapitre avec un paragraphe intitulé « Une mère au cœur ouvert ». Qu’est-ce que cela signifie ? Par exemple - et là il est très concret - une église (le bâtiment) ouverte. Le Pape demande des églises ouvertes. Il demande aussi  des sacrements accessibles. Je n’ai pas besoin de vous faire un petit dessin pour vous montrer qu’il y a de quoi discuter sur ce sujet-là, à propos duquel il ajoute : « L’Église n’est pas une douane. Elle est la maison paternelle où il y a de la place pour chacun avec sa vie difficile. » (47) Mettez-vous au travail, sous-entend-il, pour tenir compte de ça. Et il continue : « Sortons pour offrir à tous la vie de Jésus-Christ. Je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie par les chemins plutôt qu’une Église malade de la fermeture et du confort de s’accrocher à ses propres sécurités.(…) Plus que la peur de se tromper, j’espère que nous anime la peur de nous renfermer dans les structures qui nous donnent une fausse protection dans les normes qui nous transforment en juges implacables, dans les habitudes où nous nous sentons tranquilles, alors que, dehors, il y a une multitude affamée, et Jésus qui nous répète sans arrêt : « Donnez-leur vous -mêmes à manger ». Mc 6,37 » (49)

 

  1. II. Dans la crise de l’engagement communautaire

Entrons dans le deuxième chapitre, qui est d’un autre ton. Il nous embarque dans une analyse d’une série de traits du monde contemporain. Il va commencer par nous inviter à lire les signes des temps, tant sur le plan de l’économie que sur le plan de la culture contemporaine, et les confronter avec sa sensibilité évangélique.

1. Quelques défis du monde actuel. D’abord certains symptômes. Dans notre société occidentale, la joie de vivre diminue. Le manque de respect augmente ; la violence aussi. Les disparités sociales encore plus. Viennent ensuite des constats : notre monde est marqué par une économie de l’exclusion. François refuse une société du tout à la compétitivité et à la loi du plus fort où les gens sont des déchets. Il faut reconnaître que nous sommes anesthésiés par une culture du bien-être qui génère une « mondialisation de l’indifférence ». Cette société-là génère une mécanique de l’exclusion. Et François dit « non ».

Plusieurs petits paragraphes ensuite autour de la place de l’argent dans notre monde. Ce qu’il appelle une nouvelle idolâtrie de l’argent, derrière laquelle se cache pour lui une véritable crise anthropologique. Le primat donné à l’argent dans le quotidien et à la finance au niveau global est sous-tendu par une négation du primat de l’être humain. Et donc une série de choix qui concernent un pays, une nation ou un peuple ou la planète sont dictés non pas par le primat de l’être humain mais par les primats économiques de la finance. Alors, il dit encore « non » à l’argent qui gouverne au lieu de servir. Et il achève cette partie de cinq paragraphes sur l’argent : « Je vous exhorte à la solidarité désintéressée et à un retour de l’économie et de la finance à une éthique en faveur de l’être humain. » (58) J’ai entendu que le Pape François a déjà beaucoup d’ennemis, dont certains dans les mondes de la haute finance.

« Non » aussi à la disparité sociale, qui est source de violence. Il faut travailler à faire baisser la violence et pour cela, renoncer à un système économique et social injuste. Voilà pour les quelques défis par rapport à la marche économique de notre monde.

Pour le volet plus culturel, il dit qu’« une culture où chacun veut être porteur de sa propre vérité subjective, rend difficile aux citoyens d’avoir l’envie de participer à un projet commun. » (61) Quand c’est la vérité subjective de chaque individu qui est la norme, qui dicte l’attitude, comment attendre des personnes qu’elles mettent à l’avant-plan un désir de s’engager dans un projet qui va au-delà des intérêts et des désirs personnels ? Grave question pour notre société et que le Pape n’est pas le seul à se poser.

Un autre constat d’évolution culturelle : la prolifération de nouveaux mouvements religieux de toutes sortes, à caractère plus ou moins sectaire. Il dit « attention » parce qu’on peut bien penser que cette prolifération vient remplir un vide, est le résultat d’un vide laissé par le rationalisme et l’individualisme dominants de notre monde. Et peut-être aussi la conséquence du climat peu accueillant de certaines paroisses. Il mentionne aussi l’attitude bureaucratique de l’Église. Face à ces constats, le Pape souligne la nécessité de s’engager dans un travail d’éducation, qui enseigne à penser de manière critique et qui offre un parcours de maturation dans les valeurs. C’est ce qu’il propose pour lutter contre ce qu’il vient de décrire aussi contre tout un relativisme moral qui inonde notre société. Il ne faudrait pas remplacer ce relativisme par une espèce de raidissement, mais c’est le travail de l’Église de travailler à une éducation qui enseigne à penser de manière critique.

Il y a ensuite plusieurs numéros intéressants sur les défis de l’inculturation de la foi, la place accordées aux valeurs chrétiennes dans la société, la grande importance – et c’est un sujet très peu traité jusqu’ici – de la piété populaire dans l’Église, y compris chez nous en Europe occidentale ; la question des baptisés qui cessent de s’identifier avec la tradition catholique. Que signifie une inculturation de la foi vis-à-vis de tout ce public-là ? Et puis le défi spécifique des cultures urbaines : les grandes mégapoles, les capitales…

2. La tentation des agents pastoraux. Après ce regard sur les signes des temps, l’économie et la culture, le Pape aborde une série de conséquences de tous ces éléments dans la vie interne de l’Église. Il y a aujourd’hui dans notre Église des grands risques de découragement, et parfois d’un découragement qui peut se traduire en paresse. Des activités, oui, mais qui ne sont plus imprégnées de spiritualité ni de ferveur. Un sens de l’échec, quelque chose comme un complexe d’infériorité, de résignation. « Les églises se vident. Rétrécissons-nous. Rationnalisons. Rapetissons-nous. » « Ne nous laissons pas voler l’enthousiasme missionnaire », dit-il (80).

Il y a encore quelques petites formules comme il sait en inventer : « Non à l’acédie égoïste ». C’est le contraire de la joie de se donner à l’évangélisation, c’est une espèce de défaitisme qui se justifie lui-même. « Non au pessimisme stérile ». « Les maux de notre monde – et ceux de l’Église – ne devraient pas être des excuses pour réduire notre engagement et notre ferveur. » (84) Il faut se remettre au travail. Et « oui » aux nouvelles relations engendrées par Jésus-Christ. Donc, vraiment se rouvrir à une vigueur qui vient de l’Évangile et se retrousser les manches pour traduire cette vigueur dans nos actes.

« L’idéal chrétien invitera toujours à dépasser le soupçon, le manque de confiance permanent, la peur d’être envahi, les comportements défensifs que le monde actuel nous impose. Beaucoup essaient de fuir les autres pour une vie privée confortable, ou pour le cercle restreint des plus intimes, et renoncent au réalisme de la dimension sociale de l’Évangile. Car de même que certains voudraient un Christ purement spirituel, sans chair ni croix, de même ils visent des relations interpersonnelles seulement à travers des appareils sophistiqués, des écrans et des systèmes qu’on peut mettre en marche et arrêter sur commande. Pendant ce temps-là, l’Évangile nous invite toujours à courir le risque de la rencontre avec le visage de l’autre, avec sa présence physique qui interpelle, avec sa souffrance et ses demandes, avec sa joie contagieuse (…). La foi authentique dans le Fils de Dieu fait chair est inséparable du don de soi, de l’appartenance à la communauté, du service (…)  Dans son incarnation, le Fils de Dieu nous a invités à la révolution de la tendresse. » (88) Vous sentez à quoi il dit « oui » quand il dit « non » à l’acédie égoïste et au pessimisme stérile !

Je passe quelques paragraphes pour arriver à la fin de ce chapitre à quelques défis ecclésiaux qu’il pointe pour préciser qu’ils doivent être chacun travaillé pour lui-même à l’intérieur de cet immense travail d’ensemble.

1. La formation des laïcs, en vue d’un rayonnement et d’une incarnation de l’Évangile à l’intérieur des catégories professionnelles et intellectuelles dans la société. Comment être chrétien dans les milieux du travail, tous milieux de travail confondus ? Les laïcs ont besoin d’être formés pour cela.

2. Il faut élargir les espaces pour une présence féminine plus incisive dans l’Église. « La présence des femmes - je le cite - doit être garantie dans les divers lieux où sont prises les décisions importantes. » (103) Il précise à côté de cela que cela ne signifie pas pour lui un accès des femmes au sacerdoce, mais qu’il y a une grave erreur à associer le sacerdoce à un pouvoir. Le sacerdoce est un service qu’il considère comme destiné aux hommes, mais le pouvoir dans l’Église doit être partagé. Une présence plus incisive et dans les divers lieux où sont prises les décisions importantes doit revenir aux femmes.

3. La pastorale des jeunes : comprendre leurs attentes, leur recherche de spiritualité et d’un sens d’appartenance concret.

4. Et enfin un de ses grands thèmes favoris : le souci de ce qu’il appelle les « extrémités du peuple », c’est-à-dire les jeunes et les âgés, qui, dans notre société, sont, de manière différente, refoulés. On refoule les jeunes et on refoule les anciens.

Voilà pour ce deuxième chapitre pour lequel je vous avais annoncé : 1. Les signes des temps dans l’économique et la culture et 2. Traiter les répercussions de tout cela à l’intérieur de l’Église.

 

  1. III. L’annonce de l’Évangile

Ce chapitre est divisé en trois points, dont le deuxième est consacré à l’homélie. Et il s’y attarde en de longs paragraphes : une très franche et très incisive interpellation à tout le clergé sur ce que c’est qu’une homélie, comment on fait une homélie et comment on la prépare.

La section qui précède celle sur l’homélie est « Tout le peuple de Dieu annonce l’Évangile ». C’est une section qui tourne autour de la notion de peuple. Être Église, être membre de l’Église, c’est être peuple de Dieu. On ne peut être du Christ sans être peuple. Dans la Bible, Dieu ne donne pas le salut à des individus, mais à un peuple. Et cela a des conséquences. Du coup, si c’est à des peuples que Dieu s’adresse, si c’est un peuple que Dieu veut former, alors ce que Dieu offre doit s’incarner dans des cultures concrètes, parce que ce n’est pas juste une affaire personnelle ; c’est une affaire à vivre ensemble. Et donc, il va falloir que les peuples, avec leurs cultures, puissent devenir communautés d’Évangile. Qu’est-ce que cela va signifier d’accueillir les peuples avec leurs cultures ? Ce ne sont pas des questions sur lesquelles on a beaucoup l’habitude de travailler au quotidien dans les paroisses – quoiqu’à mon avis quand on se demande pourquoi les jeunes ne viennent pas à la messe, c’est aussi à ces questions-là qu’on touche. Les questions de l’enjeu de l’entrée de l’Église à l’intérieur des cultures sur la planète sont des questions extrêmement vastes, sérieuses et difficiles. « Une seule culture n’épuise pas le mystère de la rédemption du Christ. » (118) Cela veut dire que la culture d’Europe occidentale, la culture gréco-latine romaine ne peut pas imaginer qu’à elle seule elle épuise le mystère du Christ.

Autre conséquence très importante et qui elle aussi sera un enjeu du synode sur la famille : si Dieu forme un peuple, ça veut dire que ce peuple lui-même doit être accueilli dans l’intuition que lui-même a des appels que Dieu lui adresse. Le concile Vatican II a beaucoup parlé de ce qu’en latin on appelle le « sensus fidei », le sens de la foi du peuple. Quand je vous disais ce que François disait à propos de l’évêque qui doit être en sortie, qui doit sortir de son confort parce que parfois, il doit se mettre à l’arrière du troupeau parce que le troupeau a un flair pour savoir la direction dans laquelle il faut aller, c’est de ça qu’il s’agit. Dieu dote la totalité des fidèles – il ne faut pas entendre chaque individu, mais les fidèles dans leur totalité – d’une intuition de la foi. L’Église ne s’en est pas toujours souvenue. A l’intérieur de ce peuple, c’est chaque baptisé qui est sujet actif de cet immense chantier qu’est l’évangélisation. Et, précise-t-il, c’est tout chrétien qui peut se savoir missionnaire dans la mesure où, pour sa part, il a rencontré l’amour de Dieu sur sa route. Donc, à chacun de réfléchir : quel est pour moi le mode de communiquer Jésus qui correspond à la situation dans laquelle je me trouve ? Quand je vous disais qu’à chaque page il interpelle à la fois le sommet et la base, nous y revoilà. Il venait de nous parler du sommet et ici, maintenant, c’est nous qui devons nous demander « Et moi, dans ma situation, communiquer Jésus, c’est quoi ? ». Je le cite : « Ton cœur sait que la vie n’est pas la même sans Jésus. Alors ce que tu as découvert, ce qui t’aide à vivre et te donne une espérance, c’est ça que tu dois communiquer autour de toi. » (121) Dit comme ça, c’est simple !

Le texte revient sur la piété populaire. C’est un secteur de la vie d’Église qui a été laissé en souffrance depuis Vatican II. On a jeté le bébé avec l’eau du bain et souvent on regarde la piété populaire un peu de haut alors que beaucoup de choses sont désertées dans l’Église sauf les expressions de piété populaire qui se portent très bien. Les pèlerinages, par exemple, sont en plein essor.

Après cela vient la section sur l’homélie. Qu’est-ce que c’est l’homélie ? C’est ouvrir à une synthèse du message évangélique qui fait brûler les cœurs. Elle doit être un lieu de dialogue où s’expriment par la bouche du prêtre à la fois les pensées du Seigneur et celles de son peuple parce que la tâche du prêtre est de se laisser habiter autant par les pensées du Seigneur que par ce qui habite les personnes auxquelles il a mission de s’adresser. Et donc, il précise « On doit accepter d’être blessé d’abord par cette parole qui blessera les autres. » (150)

La dernière section de ce troisième chapitre, s’intitule « Une évangélisation pour l’approfondissement du kérygme ». Je ne vais pas aller dans le détail du détail. Qu’est-ce que le kérygme ? Si un physicien parlait d’une molécule, il dirait que le centre, c’est l’atome. Dans le domaine du message chrétien, l’atome, c’est le kérygme. La molécule est beaucoup plus vaste, mais tout est né là, dans l’atome. (Que les scientifiques veuillent bien excuser le caractère approximatif de mon langage.) Et quel est ce noyau duquel tout est parti ? La première annonce : « Jésus-Christ t’aime. Il a donné sa vie pour te sauver et maintenant il est vivant à tes côtés chaque jour pour t’éclairer, pour te fortifier, pour te libérer. » (164) Le Pape estime qu’aujourd’hui, dans la culture où nous sommes, un travail d’évangélisation doit passer par un retour à ce kérygme et par un approfondissement de ce message initial, qui est  premier parce qu’il est en permanence l’origine de notre annonce, la source dont découle tout le reste de ce que nous disons. Être capable de commencer par dire ça. Cela se travaille d’ailleurs déjà depuis un certain temps, par exemple dans les renouveaux catéchétiques.

Le texte mentionne quelques notes caractéristiques de cette annonce pour aujourd’hui. 1. Exprimer l’amour de Dieu qui sauve doit passer avant l’explicitation des obligations morales et religieuses. D’abord le kérygme justement : Jésus t’aime ; il a donné sa vie pour toi. Toujours d’abord ça. 2. Ne pas imposer une vérité, mais faire appel à la liberté. 3. L’annonce aujourd’hui doit posséder des notes de joie, d’encouragement et de vitalité. 4. Parvenir à une synthèse du message qui ne le réduise pas à quelques doctrines.

La catéchèse, l’annonce doit être non seulement centrée sur le kérygme, mais aussi « mystagogique ». Cela veut dire que la dynamique d’évangélisation, ce n’est pas seulement annoncer, c’est aussi quelque chose qui se passe progressivement dans une découverte à travers l’expérience. C’est en vivant la foi et le langage de la foi et les signes de la foi et les rites de la foi qu’on la découvre et qu’on l’embrasse. C’est très difficile parce que c’est le monde à l’envers par rapport à la manière dont nous avons été façonnés dans une approche assez intellectuelle ou cérébrale : on doit d’abord bien avoir expliqué et compris, après ça, on pourra chanter, prier et vivre ensemble des rites qui nous rassemblent. Le Pape rappelle quelque chose qui est très classique dans l’Église, mais qui a été perdu dans notre société, c’est cette dimension où on s’initie à la foi en la pratiquant dans ses expressions croyantes.

 

  1. IV. La dimension sociale de l’évangélisation

Ce chapitre est le plus long. C’est que pour François, le sujet qu’il y traite est absolument capital. Je commence par vous donner 4 petits flashs, une vue d’ensemble :

1. L’Évangile est social. On n’ajoute pas une dimension sociale à l’Évangile parce qu’il faut se rappeler que Jésus ne nous demande par d’être solidaires et de penser au prochain comme si c’était un appendice. L’Évangile est social.

2. Si l’Évangile est social, cela demande de réinterroger et de renouveler la société dans ses structures. Pas uniquement aller apporter des sacs de riz et de l’eau potable là où il y a eu des inondations. C’est au niveau des structures qu’il y a des choses à revoir.

3. L’Église doit s’atteler à un travail global de recherche du bien commun.

4. On ne travaillera pas à ça hors d’une dynamique de dialogue.

1. « Dans le Christ, Dieu ne sauve pas seulement l’individu, mais aussi les relations sociales entre les hommes. » (178) La proposition qui se trouve dans l’Évangile est le Royaume de Dieu. Elle est quelque chose de collectif. Et donc, il faut voir que la Bonne Nouvelle de Jésus concerne « toutes les dimensions de l’existence, toutes les personnes, tous les secteurs de la vie sociale et tous les peuples. » (181)

La religion – difficile question chez nous, et la Belgique est un des pays du monde où c’est le plus difficile – ne peut se limiter à la sphère privée. Le bonheur que Dieu désire pour nous n’est pas que pour le ciel. Les conséquences en sont très grandes parce qu’on interroge ainsi la manière dont la religion a sa place dans la sphère sociale, sur la place publique. François interroge aussi nos comportements à chacun : on peut être tenté à cause de l’air du temps de nous aussi ramener notre religion dans notre sphère privée. Et si c’est pour sauver notre emploi, c’est peut-être compréhensible aussi… « L’Église ne peut ni ne doit rester à l’écart dans la lutte pour la justice. Tous les chrétiens et aussi leurs pasteurs sont appelés à se préoccuper de la construction d’un monde meilleur. » (183) Après cette approche générale viennent des interpellations plus précises. « Chaque chrétien et chaque communauté sont appelés à être instruments de Dieu pour la libération et la promotion des pauvres. » (187) Doit-on créer un groupe de travail chez nous pour se demander comment notre communauté paroissiale répond à cet appel à être instrument de Dieu pour la libération et la promotion des pauvres ? François rappelle cet appel du Christ dans l’Évangile : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. », dit-il aux Apôtres devant les foules affamées. Il faut que l’Église travaille et agisse sur les structures sans que cela dispense les chrétiens de gestes simples et quotidiens. À la base, c’est à la création d’une mentalité qu’il faut travailler. Une mentalité chrétienne, qui pense en termes de communauté humaine et que cette mentalité se traduise dans des gestes tout quotidiens, tout proches, à la portée de tous et se traduisent aussi dans une action au niveau des structures. Par exemple, il faut repenser la fonction sociale de la propriété et la destination universelle des biens, qui sont des réalités antérieures à la propriété privée. Il y a sans doute beaucoup de gens à qui cela ne va pas faire plaisir de lire ça !

2. La paix se fonde non seulement sur le respect des droits de l’homme, mais aussi sur le respect des droits des peuples. Je cite : « Nous sommes scandalisés par le fait de savoir qu’il existe de la nourriture suffisamment pour tous et que la faim est due à la mauvaise distribution des revenus. » (191) Nous ne pouvons pas relativiser la Bible, qui exhorte à la justice, à la miséricorde envers les pauvres, en toutes lettres et à maintes reprises. L’option de la Bible est une option pour les derniers et pour ceux que la société rejette. Il est impossible de passer à côté de cette place privilégiée des pauvres dans le peuple de Dieu. Et ce n’est pas de nouveau par grandeur morale, mais parce que Dieu lui-même s’est fait pauvre. C’est un choix de Dieu. Dieu a quelque chose à nous communiquer à travers les pauvres. Il les a choisis ; il s’est fait l’un des leurs. Et donc, nous devons, comme Église, comprendre que nous sommes appelés à incarner une attention aimante à l’autre. On sent que le Pape glisse d’une interrogation incisive des structures de la société, même des structures aussi fondamentales que la notion de propriété, vers une interpellation adressée à la conscience de chaque personne : devenir capable d’une attention aimante à l’autre, offrir à l’autre, au pauvre, à celui qui est rejeté une proximité réelle et cordiale, pour que dans la communauté chrétienne il se sente chez lui. D’ailleurs, il ajoute « La pire discrimination dont souffrent les pauvres, c’est le manque d’attention spirituelle. » (200)

Et il termine cette section avec cette phrase qui n’est pas l’expression d’un débat de bureau : « Je crains que ces paroles fassent surtout l’objet de quelques commentaires, sans véritables conséquences pratiques, mais malgré tout, j’ai confiance dans l’ouverture et dans les bonnes dispositions des chrétiens. Et je vous demande de rechercher communautairement de nouveaux chemins pour accueillir cette proposition renouvelée. » (201) Le Pape poursuit sur la question de la distribution des revenus : « Tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres, en renonçant à l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, tant qu’on ne se sera pas attaqué aux causes structurelles de la disparité sociale, les problèmes du monde ne seront pas résolus. La dignité de chaque personne humaine et le bien commun sont des questions qui devraient structurer toute la politique économique. (…) [Mais] beaucoup de paroles dérangent dans ce système ! » (202-203) C’est très dérangeant en effet, dans une série de milieux, de venir parler de solidarité, de reconsidérer la fonction de la propriété privée. Mais François a l’art de dire les choses telles qu’elles sont.

Et il ajoute ceci : « Je suis convaincu qu’à partir d’une ouverture à la transcendance de Dieu pourrait naître une nouvelle mentalité politique et économique qui aiderait à dépasser la dichotomie absolue entre économie et bien commun social. » (205) Et donc, il ouvre une fenêtre. C’est une perche qu’il tend. Il insiste beaucoup pour dire que l’Église a sa voix dans le concert mondial et dans le travail et la réflexion à l’échelle de la planète sur la manière de structurer l’économie, parce que l’Église n’existe pas sans être sociale et sans être concernée par la dimension sociale de l’humanité. Peut-être que l’Église pourrait rendre un précieux service pour qu’on sorte de cette dichotomie absolue entre économie et bien social, en proposant de re-réfléchir les choses à partir d’une ouverture à la transcendance. Après tout, si c’était par cette voie-là que l’humanité pouvait trouver une nouvelle manière d’aller de l’avant ?

Le pape termine cette section avec de très beaux mots sur la manière dont, comme chrétiens, nous avons à avoir soin de la fragilité, et il cite plusieurs types de fragilités spécifiques pour attirer l’attention : les nouvelles pauvretés, surtout la situation des migrants. (Voyez comment il s’est engagé personnellement en allant à Lampedusa.) La traite des êtres humains, la situation de multitudes de femmes, les enfants à naître et même l’ensemble de la création (la création, la nature, le cosmos).

3. Il y a après cela toute une section d’ordre plus philosophique : quelques grands principes, quatre clés à partir desquelles la doctrine sociale de l’Église construit sa pensée. Je vous lis juste les titres : le temps est supérieur à l’espace ; l’unité prévaut sur le conflit ; la réalité est plus importante que l’idée ; le tout est supérieur à la partie. Il y a des trésors méconnus du grand public dans la doctrine sociale de l’Église, des textes audacieux, révolutionnaires et intéressants.

4. Le dernier axe qu’il donne à cet énorme chapitre sur la dimension sociale de l’Évangile concerne la dynamique du dialogue. Il intitule ce quatrième point « Le dialogue social comme contribution à la paix ». L’Église doit être présente dans trois champs de dialogue : le dialogue avec les États, le dialogue avec la société, les cultures, le monde des sciences et troisièmement le dialogue avec les autres croyants qui n’appartiennent pas à l’Église catholique ; il y a aussi un paragraphe sur le dialogue avec les non-croyants. De nouveau, je ne vais pas beaucoup rentrer dans les détails et lui-même non plus. Son propos consiste dans un premier temps à attirer l’attention sur le fait que l’Église ne peut pas se tenir à l’extérieur d’un dialogue avec les États, avec la culture et le monde des sciences et avec les croyants des autres religions. Dans un second temps, il donne pour chacun des axes quelques intuitions plus précises.

 

  1. V. Évangélisateurs avec Esprit

Le dernier chapitre, qui est beaucoup plus court, est une manière de conclure en nous aidant à nous souvenir d’où nous allons puiser notre nourriture pour nous embarquer dans cette aventure folle dans laquelle il veut nous entraîner.

1. L’Église ne peut vivre sans le poumon de la prière. Ne vous attaquer pas à tout cela si vous ne vous enracinez pas dans la prière. Votre action serait vidée de son sens. Il faut une rencontre personnelle avec l’amour de Jésus qui nous sauve, retrouver un esprit contemplatif, prendre contact avec le trésor de vie et d’amour que nous avons reçu et qui nous habite pour, le redécouvrant, nous rendre compte qu’il répond vraiment aux demandes des cœurs, aux attentes des humains. « Une personne qui n’est pas convaincue ne convainc personne », écrit-il. « Etre convaincu – je continue à le citer – en vertu de notre propre expérience qu’avoir connu Jésus n’est pas la même chose que ne pas le connaître, que marcher avec Lui n’est pas la même chose que marcher à tâtons. » (266) Donc, premier élément : retourner à notre enracinement, à la contemplation et à la prière. Un contact avec ce que Dieu met en nous.

2. La motivation ultime de notre agir de chrétien, c’est évangéliser pour la plus grande gloire du Père qui nous aime. Il s’agit d’une capacité à prendre une certaine hauteur par rapport aux réussites, aux échecs. L’évangélisation sera ajustée si sa visée est la plus grande gloire du Père qui nous aime, dans le plaisir spirituel d’être le peuple de Dieu. Et là, de nouveau, ce sont les tripes de François qui parlent : « La mission est une passion pour Jésus, mais en même temps, une passion pour son peuple. » (268) Imitant Jésus, nous intégrer profondément dans la société, partager la vie de tous, écouter, collaborer. C’est Jésus qui veut « que nous touchions la misère humaine, la chair souffrante des autres. Il attend que nous renoncions à chercher ces abris personnels ou communautaires qui nous permettent de nous garder distants du cœur des drames humains afin d’accepter vraiment d’entrer en contact avec l’existence concrète des autres et de connaître la force de la tendresse. » (270) Sans mépris ni dédain, « soyons hommes et femmes du peuple. » (271) Je suis une mission sur cette terre et pour cela, je suis dans ce monde. C’est le Ressuscité lui-même qui est source de notre nécessaire espérance. Tout évangélisateur est un instrument de ce dynamisme de la résurrection. Nous avons besoin de cette conviction que Dieu peut agir en toute circonstance. La fécondité de l’Évangile est profonde, mais souvent invisible. Elle échappe à toute mesure. « Nous savons seulement que notre don de soi est nécessaire. » (279)

C’est très important. S’il n’y avait pas ce dernier chapitre, on courrait le risque soit d’être déprimé devant le caractère gigantesque de l’entreprise et, si pas d’être déprimé, d’aller au burn-out par excès d’activisme et de nous lancer dans des réformes aveugles. Et donc, le Pape consacre un dernier chapitre et donne le mot de la fin à cette magnifique capacité d’être branché sur notre source intérieure et sur une unique préoccupation qui est d’imiter Jésus, pas comme un modèle extérieur, mais comme le dynamisme qui nous habite et qui est une personne. Et c’est pour cela qu’il termine son exhortation sur le visage de Marie. « Il ne plaît pas au Seigneur que l’icône de la femme manque à l’Église » (285), parce que qui mieux qu’elle sait ce que c’est que d’être habitée par quelqu’un de vivant. Il a quelques magnifiques phrases sur le visage de Marie qui me plaisent bien parce qu’elles vont plus loin que l’image parfois rétrécie d’une femme assez pieuse, assez confiante, qui ne doit pas réfléchir beaucoup et qui accepte. Marie est tellement plus que ça, est un personnage d’une vigueur immense. Et François fait sentir cela et il la propose comme notre référence, dans les peines de l'évangélisation comme dans la joie.

 

Eric Mattheeuws

Le 25 septembre 2014