Homélie du 17 septembre d'Eric Mattheeuws sur le pardon

Homélie pour le 24ème dimanche de l’année A (Matthieu 18,21-35)

Le pardon est un sujet qui revient souvent dans la conversation, pour dire entre autres combien il s’agit là d’une réalité difficile : difficile à vivre et même à comprendre.
Je propose un chemin de réflexion en trois étapes.

1. Pourquoi le pardon ?
Pourquoi serait-ce si important de chercher à pardonner ? Après tout, ne pourrait-on pas se contenter d’éviter les personnes qui nous ont fait du tort, et qu’en restant ainsi à distance les uns des autres, on limite en quelque sorte les dégâts ? Si je suis en conflit avec un voisin, ne peut-on se contenter de rester chacun de son côté de la haie ; pourquoi se mettre en tête d’aller jusqu’au pardon ?
Le pape François a récemment effectué un voyage en Colombie. Dieu si dans ce pays meurtri par la violence, la question du pardon doit être difficile à traiter. Le pape en a pourtant beaucoup parlé, en précisant que ce dont il s’agit c’est de « dissiper les ténèbres de la vengeance et de la haine. » Voilà qui nous met sur la piste de ce qui peut motiver le pardon : tendre vers une société où il y a moins de ténèbres. Et de fait : tant que mon voisin et moi restons chacun de notre côté de la clôture, rien n’a vraiment avancé, le monde reste habité par la violence : la soif de vengeance peut continuer secrètement son travail.
On trouve aussi matière à réflexion dans cette phrase du journal d’Etty Hillesum (jeune juive décédée en 1943 à Auschwitz) : « À chaque nouvelle exaction [qu’on nous fait subir], nous devrons opposer un supplément d’amour. Nous avons le droit de souffrir, mais non de succomber à la souffrance. » On voit bien que la préoccupation dépasse un relation interpersonnelle où on pourrait se satisfaire d’une ignorance mutuelle. En réclamant un supplément d’amour, cette jeune femme est préoccupée d’une réalité bien plus vaste et profonde : pour améliorer ce monde, il faut y mettre de l’amour, y compris quand le mal se déchaîne. « Succomber à la souffrance », ce serait devenir victime du mal au point d’être contaminé par lui et de se mettre à le multiplier soi-même.
Alors, pour que l’humanité s’achemine vers l’univers auquel elle aspire, il y a nécessairement besoin du pardon. Il ne s’agit pas d’une démarche facultative si on veut lutter contre le mal et construire un monde avec moins de ténèbres.
2. Comment y arriver ?
Mais comment ne pas succomber à la souffrance ressentie quand on nous fait du mal ? Où trouver la force de répondre au mal par le bien, à la violence par le pardon ? Sauf s’il s’agit de quelque chose de tout à fait bénin, accorder un pardon peut apparaître comme une démarche vraiment difficile, voire humainement impossible.
Mes nombreuses conversations avec des couples m’apprennent comment ce qu’il en est souvent dans la vie conjugale. Si mon conjoint m’a blessé, si je ne peux plus supporter telle attitude de sa part, je pourrai plus facilement arriver à lui pardonner si je sais qu’entre nous il y a une réserve d’amour plus grand que ce qui s’est passé. Quelque chose nous sépare, mais ce qui nous unit est plus fort. Cet exemple montre que le pardon devient plus accessible quand on peut puiser à une autre ressource que nos seules forces personnelles, justement mises à mal par ce qui est arrivé.
Dans le registre de la foi en Dieu, ça se passe un peu de la même manière. Car un point central de la foi consiste à se savoir aimé de Dieu d’un amour absolu, inconditionnel. Avoir découvert qu’il y a dans le Dieu de Jésus une ressource illimitée d’amour, de bonté, de bienveillance, dont nous sommes les premiers destinataires, est un véritable source de force pour offrir un amour qui va au-delà de ce dont on se serait cru capable. Le journal d’Etty Hillesum montre que son chemin était bien de cet ordre-là.
Il apparaît donc que le pardon ne peut pas être une réalité d’ordre uniquement moral ou éthique : il faut y voir une démarche d’ordre spirituel. Pour qui espère accorder un jour un pardon difficile, se tourner vers Dieu et son amour infini semble être non pas un détour ou une fuite, mais plutôt une source d’espoir, et même un début de concrétisation de ce chemin.
3. Comment s’y prendre ?
Jusqu’ici, tout cela pourrait encore paraître un ensemble de belles paroles un peu théoriques. C’est facile à dire, mais difficile à mettre en oeuvre ! D’autant que le pardon a été souvent présenté ou compris comme quelque chose soit de trop complaisant par rapport à l’auteur du mal, soit de trop peu respectueux de la victime. On ne peut accepter ni que le malfaiteur soit encouragé à persévérer dans sa conduite, ni que la personne blessée doive se nier elle-même. Alors donc, de quelle façon s’avance vers le pardon d’une manière à la fois concrète et ajustée ?
J’en reviens aux propos du pape lors de son voyage. « La Colombie n’atteindra pas la paix par l’élaboration de cadres juridiques ou institutionnels, même si cela est nécessaire, mais par une rencontre personnelle et réparatrice que rien ne pourra remplacer. Il faudra clarifier, pardonner et agir, afin que les crimes ne se répètent pas. » Tout d’abord, il indique la visée du pardon : celui-ci ne consiste pas à oublier, mais à réparer, ce qui est tout autre chose. Ensuite, il aligne trois verbes. Au centre, il y a pardonner ; mais avant et après il y a clarifier et agir. Voilà qui indique bien que pardonner est bien plus qu’une parole ou un sentiment : c’est toute une démarche, et même un processus, avec plusieurs étapes et différentes actions qui se combinent. C’est en entamant tout ce travail que l’auteur du mal et la victime peuvent tous deux avancer pas à pas sur le chemin du pardon, lequel ne sera pleinement advenu qu’avec la réparation.
Dans le Rituel du sacrement de la réconciliation (document officiel de l’Eglise concernant ce sacrement et sa célébration), le chapitre d’introduction générale donne lui aussi des éléments qui vont dans ce sens. Dans l’Eglise catholique, quand il est question du pardon – et a fortiori du sacrement de réconciliation qui en est la manifestation plénière – on pense à plusieurs aspects qui sont liés et se complètent :
- la conversion : c’est, dans le coeur de celui qui est habité par le mal, le début d’une nouvelle orientation de vie ;
- la pénitence : ce sont les actes par lesquels la personne concrétise cette nouvelle orientation ;
- le pardon : c’est la manifestation de l’amour offert à l’auteur du mal, par Dieu en premier ;
- la réconciliation : elle est l’aboutissement et le résultat du processus. La relation est réparée.
Le sacrement de réconciliation met en oeuvre ces dimensions. Mais elles concernent tout chemin de pardon. C’est quand on les considère dans leur ensemble qu’on peut comprendre à la fois combien le pardon est tout un travail, combien il peut être pleinement respectueux à la fois du réel et des personnes, et combien en oeuvrant dans ce sens on peut en effet dissiper peu à peu les ténèbres de la vengeance et de la haine.
Pour revenir un instant à la parabole du débiteur impitoyable proposée par Jésus, on comprend aisément qu’elle met en scène un homme qui s’imagine pouvoir accéder au pardon, voire même à la réconciliation, sans se soucier ni de conversion, ni de pénitence. Jésus montre à qui veut l’entendre que ça ne marche pas…
Remercions le Seigneur d’être lui-même Amour et Pardon. C’est en sa présence et avec son aide que nous pouvons oser rêver à monde de paix, et y apporter notre propre part.

 

Eric Mattheeuws