L'éthique des petits sentiers (B. d'Otreppe)

L’éthique des petits sentiers (Bosco d'Otreppe)

Conférence sur la simplicité volontaire donnée à Froidmont le 24 mars 2011

"La terre nous en apprend plus long sur nous que les livres. Parce qu'elle nous résiste. L'homme se découvre quand il se mesure avec l'obstacle. Mais, pour l'atteindre, il lui faut un outil. Il lui faut un rabot, ou une charrue. Le paysan, dans son labour, arrache peu à peu quelques secrets à la nature, et la vérité qu'il dégage est universelle. De même l'avion, l'outil des lignes aériennes, mêle l’homme à tous les vieux problèmes.

J’ai toujours, devant les yeux, l'image de ma première nuit de vol en Argentine, une nuit sombre où scintillaient seules, comme des étoiles, les rares lumières éparses dans la plaine.

Chacune signalait, dans cet océan de ténèbres, le miracle d'une conscience. Dans ce foyer, on lisait, on réfléchissait, on poursuivait des confidences. Dans cet autre, peut-être, on cherchait à sonder l’espace, on s'usait en calculs sur la nébuleuse d’Andromède. Là on aimait. De loin en loin luisaient ces feux dans la campagne qui réclamaient leur nourriture. Jusqu'aux plus discrets, celui du poète, de l'instituteur, du charpentier. Mais parmi ces étoiles vivantes, combien de fenêtres fermées, combien d'étoiles éteintes, combien d'hommes endormis…

Il faut bien tenter de se rejoindre. Il faut bien essayer de communiquer avec quelques-uns de ces feux qui brûlent de loin en loin dans la campagne."[1]

 

Nous le verrons, ce court texte, le début du roman Terre des hommes d’Antoine de Saint-Exupéry, va nous permettre d’approcher ce dont nous allons parler aujourd’hui : la simplicité volontaire, et ce qui en découle : la sobriété heureuse !

La simplicité volontaire, c’est un concept en soi très ancien et qui est aujourd’hui porté par ceux que l’on appelle les objecteurs de croissance. Pour eux, toutes les crises qui nous taraudent aujourd’hui, les crises économiques, sociales, humaines, écologiques, financières, sont liées et découlent d’une même origine : une crise du sens et de l’humain qui trouve son amorce dans notre mode de vie productiviste et consumériste actuel. Mode de vie qui a poussé chacun de nous à se déconnecter de toute temporalité naturelle, de toute compréhension profonde de l'Autre et de la Vie en courant de manière infernale derrière la rentabilité ou le profit maximal.

Alors, à quoi reconnait-on un objecteur de croissance, ou un adepte de la simplicité volontaire ? Et bien c’est très simple. Un adepte de la simplicité volontaire c’est un gars qui va couper sa télé quand il entendra un politicien clamer sur tous les toits qu'il faut travailler plus pour gagner plus. En fait, c’est un type conscient que nous sommes en train de gaspiller sans merci notre planète, convaincu qu’une Xème chemise H&M ne le rendra pas plus heureux. Un gars qui cherche à remettre tout à plat, à changer profondément de paradigme afin de promouvoir une société qui ne chercherait plus sans cesse à encourager la croissance basée sur le PIB, mais à retrouver un mode de vie sobre, éloigné des grands centres de l'hyper- consommation, un mode de vie qui cherche à discerner l’indispensable du futile, un mode de vie basé sur la simplicité, la sincérité, la joie, le partage, les relations humaines et la redécouverte véritable de ce qui nous entoure. Ce mode de vie, c’est la simplicité volontaire. Bien évidemment, cela peut paraître un peu gentil, un tantinet naïf, new âge, utopique, bobo… Mais ce n’est pas aussi simple que cela, nous le verrons. Dans nos rapports à la temporalité, à la terre, au savoir, à nous-mêmes et aux autres, un tel mode de vie, très exigeant, jamais atteint, qui n’induit aucune nostalgie, mais simplement une soif d’humanisme, demande et génère beaucoup de changements.

 

Aujourd’hui, pour le philosophe et l’urbaniste Paul Virilio, la vitesse règne en maître, et son règne est ambigu et désintégrateur pour l’homme. Notre époque, ce n’est un secret pour personne, est caractérisée par l’urgence et l’immédiateté. Avec les nouvelles technologies, on parle même en nanosecondes. On veut tout, tout de suite, sans attendre. Nous sommes redevenus de grands enfants : on perd patience. On a sans cesse peur de rester immobile, de rater quelque chose dans la course du monde. Alors, c’est normal, on se dépêche toujours plus. On finit dit Paul Virilio par faire de la vitesse le symbole de l’innovation, de la réussite et même du bonheur humain. Et la politique s’en ressent. Nous ne sommes plus dans une religion du salut ou du projet, mais dans une religion de la perte[2]. Impatients on force le temps, on le violente pour en tirer un maximum de profit. Le temps c’est de l’argent. Aujourd’hui est advenu le règne totalitaire de l’urgence. Avec les nouvelles technologies, et je ne dis pas cela pour les condamner, et la possibilité qu’elles nous offrent de rester connectés partout, à tous, tout le temps, on a l’impression pas tout à fait inexacte de maîtriser le temps. Mais nous nous retrouvons sans cesse rattrapés par lui « puisque la technologie qui permet le gain de temps implique précisément d’en faire toujours plus »[3]. En définitive, le temps que nous voulions maîtriser et dominer en en faisant toujours plus et en oubliant les rythmes naturels qu’il nous impose, finit par nous enfermer en lui et nous tyranniser par le règne impitoyable de l’urgence.

Dans la simplicité volontaire, il y a un point extrêmement important. C’est la conscience qu’il faut considérer le monde comme un tout. Que tout est lié, interconnecté, interdépendant. Cela nous amène à une grande responsabilisation. Tout ce que je fais, mes gestes les plus anodins peuvent avoir de grandes conséquences positives comme négatives.

Dans notre univers, le temps est un facteur fondamental. Rien ne se fait sans lui. Le temps se venge même de ce qui se fait sans lui, dit le dicton. Bref, pour construire quoi que ce soit de durable, il faut donner du temps au temps. Dans cette optique, il est essentiel que nous puissions nous reconnecter aux rythmes de la nature qui scandent l’évolution et l’existence même de notre planète depuis les origines. Ils ne sont pas anodins. Si l’objecteur de croissance refuse la croissance à tout prix, le travail le dimanche ou la semaine des 50 heures, ce n’est pas pour se la couler douce égoïstement. S’il se détourne un tant soit peu du travail rémunéré, c’est pour prendre le temps et se rendre compte qu’à côté de lui, doucement, mais sûrement des êtres grandissent. Que chaque chose a besoin de temps pour changer et évoluer. C’est pour réinvestir son temps dans le bénévolat, dans le social, dans ses passions, de réinvestir son temps au profit de sa famille, au profit de lui-même ou de ses amis. Alors bien entendu, il gagnera moins, mais ce n'est peut-être pas un vrai problème. Il économisera en préférant découvrir sa province que de se payer un Carcassonne à la Toussaint, en achetant moins de gadgets inutiles, en essayant de distinguer l'indispensable du futile. Il redeviendra un vrai et bon matérialiste, c'est-à-dire qu'il ne jettera plus ses souliers à la moindre égratignure, mais qu'il aura la joie profonde et réelle de redécouvrir le travail manuel, la magie des petits métiers en allant faire recoudre le cuir de ses chaussures chez le cordonnier Ducoin. Il ne condamnera pas de manière absolue la voiture, l’avion, l’ordinateur. Mais il prendra conscience de la chance qu’il a de pouvoir en profiter et essayera de les utiliser à bon escient. Il redécouvrira les saisons en scrutant les nuages. Il pourra faire partie d'un GAC. Un GAC expliquera-t-il, c'est un Groupe d'Achat en Commun, un groupe de consomme-acteurs qui se réunit une fois par semaine pour pondre une grande liste de course et qui la dépose chez un petit producteur local. Avec les GAC soulignera-t-il, tout le monde est gagnant. Le petit maraîcher, boulanger, fermier ou éleveur qui est sûr découler sa production et les clients qui savent d'où viennent leurs légumes ou leurs viandes et que celles-ci ne se sont pas déplacé de batteries en frigos à l'aide de grands camions polluants. Cela s'appelle le circuit court et c'est moins cher. Alors, c'est vrai, avec les GAC, on n’a pas tous les légumes à toutes les saisons, on manque parfois de produits laitiers quand les vaches préfèrent garder leur lait pour les veaux qui s'apprêtent à naître. Mais bon, on réapprend à vivre avec les saisons, il n'y a rien de plus naturel finalement. En fin de compte, l’adepte d’une telle frugalité est celui qui essayera de se construire avec le temps et non plus contre le temps. Il essayera calmement de retrouver une réelle joie de vivre en s’écartant d’un mode de vie infernal et par bien des aspects, mortifère. L’homme est un être de culture, et respecter la nature pour lui ce n’est certes pas s’y soumettre. Mais il y a une nécessité de se construire et de construire le monde avec la nature, indispensable à toute évolution et non plus continuellement contre elle.

 

Évidemment, la généralisation d’un tel mode de vie poserait pas mal de problèmes pour nos structures actuelles. Comment éviter le chômage, comment financer la sécurité sociale, la recherche, les services publics si plus personne ne consomme ? Les objecteurs de croissance sont les premiers à soulever de telles questions, mais ils ont la motivation de réorganiser la société de manière plus humaine. Cela passe notamment par une urgente relocalisation de l’économie qui garantirait l’autonomie alimentaire, qui permettrait de sauvegarder la biodiversité et la spécificité des terroirs, de recréer des emplois qui ont du sens, de réduire les transports. Cela passe par une redynamisation des petites structures face aux grandes surfaces impersonnelles. Par la promotion de l’agro-écologie face à notre agriculture intensive qui tue les sols de manière effarante. Le retour à une agriculture seine et humaine est un des premiers enjeux sur lequel il faut plancher. C’est capital. Le devenir actuel de l’agriculture orchestré par la politique agricole commune et les multinationales pétrochimiques telles que Monsanto est une catastrophe et va dans le sens contraire de ce vers quoi nous devons aller et c’est l’ensemble de la société qui va en pâtir.

 

Il y a l’agriculture qui est fondamentale. Qui pourrait se passer de nourriture ? Et il y a aussi l’enseignement. C’est un peu bateau de le dire, mais il faut sans cesse le répéter : l’enseignement est à la base de tout. Ici, je reprends les mots de Pierre Rabhi, qui est un philosophe, mais aussi un agriculteur, un homme de terrain extraordinaire qui a fondé le Mouvement pour la terre et l’humanisme. Il dit ceci à propos de l’enseignement et plus largement de l’éducation. Il faut une éducation

 

qui ne se fonde plus sur l’angoisse de l’échec, mais sur l’enthousiasme d’apprendre. […] Une éducation qui équilibre l’ouverture de l’esprit aux connaissances abstraites avec l’intelligence des mains et la créativité concrète. Qui relie l’enfant à la nature à laquelle il doit et devra toujours sa survie et qui l’éveille à la beauté et à sa responsabilité à l’égard de la vie. Car tout cela est essentiel à l’élévation de sa conscience...[4]

 

Il faut redonner du sens à l’enseignement. Former des êtres et non pas des cerveaux. Viser l’épanouissement de la personne avant de former l’enfant uniquement à une fonction. Sortir des rivalités, des classifications stériles dans les classes et retrouver les sens de la mutualisation des talents.

Ancrer l’enfant dans le monde. Aujourd’hui, l’enfant est dans un univers de surabondance d’objets et de nourritures qui sont déjà virtuels. C'est-à-dire qu’il ne connaît plus leur provenance. Il y a donc une virtualisation des objets tangibles qui est elle-même renforcée par les nouvelles technologies et la multiplication des écrans. Ces écrans nous ouvrent à la planète entière, c’est formidable, mais le risque c’est qu’ils se substituent à la relation directe avec les êtres et les choses. L’enfant doit donc expérimenter sa nature tangible, cela aussi ça le responsabilisera. Il doit redévelopper ses sens : son ouïe, son regard, son toucher. C’est alors qu’il reprendra possession de lui-même, qu’il sera responsabilisé par rapport à ce qui l’entoure, par rapport à son environnement. Qu’il aimera cet environnement et qu’il retrouvera le sens de ses gestes. Reprendre possession de soi-même pour appréhender au mieux son environnement, c’est très important. Actuellement, pour Marcel Gauchet se développe une attitude du type « j’existe dans la mesure où je suis branché, ce qui s’accompagne d’une incapacité de se représenter autrement qu’« en rapport avec »[5]. Pour le philosophe, cette tendance va à l’encontre de toute une philosophie de l’individualité initiée par les stoïciens. Celle-ci, mettant l’accent sur la propriété de soi, affirmait qu’il était indispensable de pouvoir maîtriser son rapport à l’extérieur en se possédant soi-même. « De cette éthique de soi découlait la capacité de solitude, la valorisation de l’imaginaire et de ses activités intellectuelles. » Aujourd’hui, conclut Marcel Gauchet, « l’existence subjective devient dépendante de l’extérieur, elle est subordonnée à la relation avec les autres […] »[6].

Il est capital aussi sensibiliser l’enfant à la globalité, au tout qui l’entoure et c’est ainsi qu’on sortira de la mentalité du confinement dans laquelle nous sommes trop souvent plongés aujourd’hui. Élargir le regard, élever la conscience, resituer l’enfant dans le monde, cela lui permettra de mieux discerner l’intelligibilité du monde, de l’apaiser et de le rendre plus sociable. Ce sont là les premiers objectifs de l’enseignement.

 

Avec la simplicité volontaire, on retrouve donc une nouvelle responsabilisation de l’individu, mais aussi une nouvelle notion de liberté. Car la simplicité volontaire ne bride pas les libertés individuelles. On est avec elle dans une conception de la liberté gérée et délimitée par la conscience et la responsabilité de chacun. Souvent, dans une conception plus libérale, nous définissons la liberté en disant « ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ». C’est donc quelque chose d’extérieur qui vient délimiter notre liberté. Ici, elle est délimitée de l’intérieur, par notre propre conscience. Est-ce que mes actes pourraient être érigés en  lois universelles ? se demandait Kant. Si ce n’est pas le cas, eh bien il me reste à revoir mon comportement quotidien.

 

Pour en revenir à notre société actuelle, Maurice Bellet, prêtre et philosophe français, déclare qu’elle s’appuie sur deux principes : un principe technologique tout ce qui est possible nous le ferons et un principe économique tout ce qui nous fait envie, nous l’aurons.

 

Le triomphe du pur économique, mène à cette espèce de nouvelle et étrange religion, dont le rite est la pub : elle offre à vénérer, chaque soir à la télé et chaque heure du jour partout, le dieu nouveau. Et ce dieu, c’est nous-mêmes. Non pas ce que nous sommes, à vrai dire, mais le tableau de nos envies, l’image utile au système, le profil de nos fantasmes : jeune, riche, beau, belle, gavé, nanti, grosse bagnole, voyages de rêve ; toujours plus, soigné à mort, plein, gonflé, obèse… mais vide de tout ce que nous aurait donné la vie. La science elle-même ne montre-t-elle pas que les grands progrès se font par renoncement aux illusions établies ? Et comment le petit d’homme devient homme, sinon par l’abandon des désirs infantiles ? Cela vaut pour l’humanité.[7]

 

C'est sévère, mais il est vrai qu’aux grandes questions existentielles et identitaires (quel est le sens de ma vie ? Quel est ma place dans la société ? Quel est mon identité ?...) nous n’apportons plus une réponse spirituelle, mais bien matérielle. Nous avons l’illusion de pouvoir apporter une réponse à ces questions, de pouvoir colmater nos angoisses par une accumulation matérielle. Préservons notre être en accumulant de l’avoir tel serait, inconsciente, notre nouvelle devise. Par l’accumulation signale souvent Christian Arnsperger, nous acquerrons une illusion d’immortalité. Le capitalisme exploite cette logique pour nous pousser à consommer, mieux, il « nourrit, de façon mécanique, les angoisses mêmes qui lui donnent de la force »[8]. Les exemples dans la publicité sont innombrables. Et c’est de ce processus aliénant et sans fin (les questions revenant sans cesse quels que soient nos achats) que veut nous écarter la simplicité volontaire. La simplicité volontaire comme éthique de vie et comme attitude réflexive va même plus loin, me semble-t-il. Elle vise à répondre à nos grandes questions non pas par l’accumulation d’avoir, mais plutôt par la création artistique ou autre. Et cela, c’est formidable, car elle nous pousse à créer, à entreprendre, à garder un rôle actif au sein même de nos vies.

 

Car nous devons faire attention à une chose : un discours purement antisystème ne résoudra rien. Ce n’est pas nous contre le système. Le système, c’est nous. Pour résoudre les crises aujourd’hui, c’est de nous-mêmes dont nous avons besoin. La crise en soi, elle n’est pas structurelle. Elle est en nous et c’est le jour où nous changerons qu’il n’y aura plus de crise. De même, contrairement à ce qu’affirment certains écologistes extrémistes, l’homme n’est pas le cancer de la terre. L’homme est une chance pour la terre. C’est de nos initiatives, de notre intelligence, de notre enthousiasme, de notre créativité dont elle a besoin et dont nous avons besoin. L’homme est un homo faber avant d’être un homo sapiens. Il faut en tirer profit. Garder éveillé l’esprit d’entreprendre qui nous caractérise tant. Tout le défi sera de l’orienter non plus vers le simple profit considéré comme une fin en soi, mais vers les autres, vers un mieux-vivre. La terre n’est pas extensible à l’infini, une économie comme la nôtre basée sur la croissance est un leurre qui n’a plus d’avenir. Il revient à nous de reconquérir la vie, de sortir de la passivité dans laquelle nous plonge une certaine logique capitaliste qui, sous couvert de libéralisme, nous prive de réelles libertés et condamne des peuples entiers à la misère.

 

Pour autant, la simplicité volontaire n’appelle pas au dénuement total. Elle n’a « rien à voir avec une attitude puritaine, une censure de besoins légitimes, une vie grise, triste ou moyenâgeuse. Elle est, tout au contraire, affirme Nicolas Ridoux, la condition d’une plus grande joie de vivre, en favorisant la convivialité, la beauté, la simplicité, la sensualité, [la spiritualité]… Elle permet un plus grand respect de la personne humaine dans toutes ses dimensions[9] ». La simplicité est certes un retour à une certaine tempérance ou pauvreté que prônait également un Saint François d’Assise. Mais une pauvreté qui ne veut pas dire misère :

 

la pauvreté pourrait se définir comme un état de l’être au monde de l’homme, qui ne met pas en péril sa joie de vivre et la misère comme ce qui l’interdit, soit par dénuement invivable, soit par excès d’avoir. Le partage et la fraternité donnent sens à la pauvreté. L’individualisme massifié au contraire conduit à la misère quel que soit le niveau de vie matériel.[10]

 

 

Tout est dans le regard. Tout est dans la beauté. C’est avec la beauté que l’on entre dans le sacré, c'est-à-dire là où l’on vibre directement dit encore Pierre Rabhi et où on regarde les autres, les êtres, la terre comme le sacré à ne pas profaner.

 

« Il faut bien tenter de se rejoindre » disait saint Exupéry. « Il faut bien essayer de communiquer avec quelques-uns de ces feux qui brulent de loin en loin dans la campagne ». Ce n’est pas facile, « mais l’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle » disait-il aussi. Pour rejoindre les autres, il n’y a pas de voie idéale et chacun est amené à forger la sienne. Il faut juste ne pas avoir peur des petits chemins. À côté des grandes et larges autoroutes aux stations-services bien pratiques, il y a aussi les petits sentiers. Vous savez ces petits sentiers qui ne balafrent pas les paysages, qui prennent le temps d’escalader les montagnes, de suivre les méandres d’un ruisseau, de scruter le fin fond des forêts. Bien entendu, c’est moins pratique que les autoroutes les petits sentiers, il faut sans cesse les redécouvrir, les débroussailler, ils ne vont pas tout droit, on s’y perd parfois, on s’y casse la figure aussi, ça arrive, sur une racine ou dans une ornière, mais on y avance. Toujours. Et puis c’est là, en serpentant au pied des arbres que l’on apprend vraiment à connaître ce que le monde, la vie et les autres ont à nous apporter.

 

Les collines, sous l’avion, creusaient déjà leur  sillage d’ombre dans l’or du soir. Les plaines  devenaient lumineuses mais d’une inusable lumière : dans ce pays elles n’en finissent pas de rendre leur or, de même qu’après l’hiver elles n’en finissent pas de rendre leur neige.

Et le pilote Fabien, qui ramenait de l’extrême Sud, vers Buenos-Aires, le courrier de Patagonie, reconnaissait l’approche du soir aux mêmes signes que les eaux d’un port : à ce calme, à ces rides légères qu’à peine dessinaient de tranquilles nuages. Il entrait dans une rade immense et bienheureuse.

Il eût pu croire aussi, dans ce calme, faire une lente promenade, presque comme un berger. Les bergers de Patagonie vont, sans se presser, d’un troupeau à l’autre : il allait d’une ville à l’autre, il était le berger des petites villes. Toutes les deux heures il en rencontrait qui venaient boire au bord des fleuves ou qui broutaient leur plaine.

Quelquefois, après cent kilomètres de steppes plus inhabitées que la mer, il croisait une ferme perdue, et qui semblait emporter en arrière, dans une houle de prairies, sa charge de vies humaines; alors il saluait des ailes ce navire.[11]

 

 

Bosco d’Otreppe

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[1] Saint-Exupéry, Antoine de, Terre des hommes, Paris, Gallimard, coll. Folio, n°21, 1939.

[2] « Paul Virilio : le critique de la vitesse », dans Le Nouvel Observateur du 5 aout 2008.

[3] Aubert, Nicole, « Que sommes nous devenus », dans Sciences Humaines, n° 154, novembre 2004.

[4] Dans Charte Internationale pour la terre et l'humanisme.

[5] Aubert, Nicole, « Que sommes nous devenus », dans Sciences Humaines, n° 154, novembre 2004.

[6] Aubert, Nicole, « Que sommes nous devenus », dans Sciences Humaines, n° 154, novembre 2004.

[7] Bellet, Maurice, Invitation, plaidoyer pour la gratuité et l'abstinence, Bayard, 2003.

[8] Arnsperger, Christian, Critique de l’existence capitaliste. Pour une éthique existentielle de l’économie, Paris, Cerf, 2005.

[9] Ridoux, Nicolas, La Décroissance pour tous, France, Parangon, 2006.

[10] Besson-Girard, Jean-Claude, Decrescendo Cantabile, France, Parangon, 2005.

[11] Saint-Exupéry, Antoine de, Vol de nuit, Paris, Gallimard, coll. Folio, 4, 1931.